Le secret de Séraphine

par Richard Pelletier, août 2006

 

La maison de Basile Daigneault et de Séraphine Lambert, au 217, rue Principale, voisine du presbytère.

Photo Richard Pelletier.

Les jardins de M. Aubin à Montréal en 1925. Certains melons pouvaient atteindre 10 kg.  Photo Institut Fraser-Hickson.

 

NOTE     Les faits relatifs à Séraphine m'ont été relatés en 1982 par Madame Marie-Jeanne Daigneau de Sherbrooke. Basile Daigneault et Séraphine Lambert étaient oncle et tante de son père.

 

Séraphine Lambert est née en 1835 et s'est mariée à Basile Daigneault, à Beloeil, le premier octobre 1856. Ce dernier sera à la tête d’un mouvement qui mènera à la création de la paroisse de Saint-Basile-le-Grand en 1870. Il fait don des terrains qui accueilleront l’église et ses dépendances. La maison de Basile et de Séraphine est toujours présente au cœur du village, voisine du presbytère.

 

On disait de tante Séraphine "qu'elle était si fine"!

 

Elle était réputée pour la culture des potirons et surtout des "melons de Montréal" qui "fondaient dans la bouche et avaient un goût et un parfum à nul autre pareil".

 

Mais elle avait un secret…

 

L'histoire du melon de Montréal

 

Des graines furent introduites de diverses variétés de fruits et de légumes dès les débuts de la colonie française au XVIIe siècle. Peu à peu on sélectionna et développa des variétés très adaptées, dont le melon de Montréal au pied du Mont Royal. Ce melon était de la taille d'un ballon de soccer, pesant de 6 à 8 kg (10 à 15 livres), pouvant atteindre 10 kg.

 

Au XIXe siècle, la ferme de la famille Décarie était la plus importante productrice.

 

On demanda un jour au propriétaire de l'hôtel Windsor de Montréal de trouver un cadeau très spécial pour le gourmet de réputation mondiale qu'était le roi Edward VII. Il livra un melon de Montréal qui ravit le roi. Dès lors le melon fut recherché par tous les plus grands hôtels. On l'expédiait par train.

C'était le dessert estival de choix au Waldorf-Astoria de New-York, au Ritz de Boston, à Chicago et à Montréal bien sûr. Au début du XXe siècle, dans les grands restaurants, il fallait payer 1$ ou 1,50$ pour une tranche de melon de Montréal… plus cher que le steak!

 

2500 douzaines de melons étaient livrées à chaque année à partir de Montréal et des environs.

 

1910-1911 connut une récolte catastrophique. Les melons étaient tous difformes. Le gérant du plus grand hôtel offrit à M. Décarie d'acheter les melons au gros prix à condition qu'ils soient sous forme de confiture. En deux semaines de travail sans arrêt, Mme Décarie inventa la "marmelade Décarie". Son mari lui offrit une bague de diamant!

 

Puis, dans les années 1920, la vente du melon de Montréal diminua, au point de disparaître.

 

On dit que l'automobile contribua au déclin du melon de Montréal. Comment? On dit que son goût unique et sa saveur exquise étaient dus à l'utilisation du fumier de cheval…

 

La véritable raison est sans doute fort différente. Le melon de Montréal était gros et sa coque sensible aux meurtrissures. Les années 1920 marquèrent le début de l'industrialisation de la production horticole. On développa des variétés de melons plus petites, de croissance plus rapide, avec une coque dure. Ce cantaloup n'avait pas la saveur du melon de Montréal mais il réduisait beaucoup les coûts de manipulation, de transport par camion, de conservation. On le présenta aux consommateurs comme le produit à la mode. Et les gens ont avalé ça !

 

Le melon de Montréal disparut complètement. La ferme Décarie, une des terres agricoles les plus riches du Québec, fut remplacée par une autoroute.

En 1991, un producteur cinématographique s'intéressa à ce melon dont il avait lu l'histoire. Il n'en trouva aucune trace. Il associa l'organisme Eco-Initiatives à ses recherches. On chercha des graines autant comme autant, en vain. On lança un appel à toutes les grandes collections de graines dans le monde. Au bout de 5 ans, en 1996, le bureau de l'Iowa du U.S. Department of agriculture trouva quelques graines dans sa collection dont l'étiquetage laissait à penser qu'il pouvait s'agir du melon de Montréal. On expédia à Montréal ces graines qu'on ensemença et qu’on se mit dès lors à produire et à vendre sous le vocable de melons de Montréal. Les spécialistes savent pourtant que ces melons n’ont rien à voir avec ceux qui ont fait la réputation de Montréal jadis. Ils sont beaucoup plus petits. Pourrons-nous un jour savourer le fruit exquis disparu?

 

Et le secret de Séraphine pour produire d'exceptionnels melons de Montréal ?

 

Séraphine mettait un miroir sous chaque melon… il était protégé de l'humidité et mûrissait plus également tout le tour !

 

Désormais, lorsque vous emprunterez l'autoroute Décarie, souvenez-vous que vous circulez dans les jardins qui ont vu pousser une variété de melons d'une saveur exceptionnelle, appréciée par les plus grands gourmets du monde.

 

Et souvenez-vous que les meilleurs de ces melons étaient cultivés ici-même par Séraphine… mais ça, c'est un secret !

 

                © Richard Pelletier (2006)